18.02.2008

Où la veuve crépitante se remémore les cygnes au bord du Loing


Parmi tous les types de cafards qui s'engraissent une fois de temps en temps de mes idées noires, il y en a un tout spécial que je commence à peine, à 30 ans gentiment sonnés, à savoir déjouer. Pas à chaque fois, mais une fois de temps en temps. C'est celui que j'appelle "se passer au mixer". Celui qui commence petit joueur quand je suis un peu fatiguée (ou déçue ou déprimée, etc.), et qui va puiser au fond de ma tête toutes sortes de vieux sentiments de colère, d'humiliation, de peur (et là aussi aussi, et cetera), pour me rappeler à quel point je suis nulle, mal-aimable, inintéressante, et tout un tas d'autres charmants "tseteras". Une fois que la mécanique est enclenchée, les lames réduisent tout ce qu'elles trouvent d'amour-propre en une jolie purée écarlate, avec un léger bruit sarcastique à chaque fois qu'une dose d'auto-apitoiement est ajoutée au mélange.


[Je vous rassure tout de suite, je ne suis pas dans une humeur noire là tout de suite maintenant, et malgré ce que les nouvelles couleurs pourraient donner à penser, ce blog ne va pas virer à la complainte existentialiste de la jeune fille mal-aimée. Je fais juste une intro pour la suite.]

Là où je veux en venir, c'est que la quasi-totalité du combustible qui entraîne les lames semble provenir de mes années de purgatoire d'adolescence française de petite ville. Il me reste des centaines de souvenirs de cette période, chacun un fragment d'une histoire que je ne comprends pas, chacun isolé des autres comme s'ils n'avaient aucun rapport. La fois où F. m'avait mordu la main. Le cross du collège, avec le Balisto lait-miel-amandes que j'avais tenté de manger en courant (et recraché aussitôt), et l'incrédulité totale de L., bonne-en-sport, à l'idée que j'ai pu passer la ligne d'arrivée avant elle. Les moqueries sur ma jupe rouge préférée. Plus j'en écris et plus il m'en revient, la plupart atroces, unis non par une narration, mais par un commun sentiment de peur, de rejet et d'incompréhension. Quelques-un sont plus plaisants, en particulier le trajet entre l'école et la maison, avec le passage sur le pont, la vue sur les saules pleureurs, les "cascades". Et puis ce sentiment d'évasion, d'aventures, à chaque fois que je passais dans la rue des Tanneurs, plus ruelle que rue, pavée, secrète, moyenâgeuse et romantique à souhait. Les livres aussi, bien sûr.

Tout ceci est indicible. J'ai essayé plus d'une fois, mais ça n'est pas très intéressant, et je me donne à moi-même l'impression pathétique d'être restée coincée dans la peau de victime de mes treize ans. Et s'il y a un endroit au monde où je n'ai pas envie de me retrouver, c'est là-bas. Sauf, comme je viens de le découvrir, si c'est écrit par David Mitchell.

79b8a41af9477c83910af380a836cd1d.jpg Vendredi matin, Black Swan Green (malheureusement, je crois que ce n'est pas traduit en français -- Lilou, tu sais ce qu'il te reste à faire!), c'était le livre que je devais me taper en vitesse pour préparer mon prochain cours de roman moderne (je me suis inscrit à un cours un peu décevant avec NYU, New York University. C'est plus un club de lecture qu'un réel cours... MAIS la liste de lecture me plaît énormément, alors je m'accroche et je vais à mon rendez-vous hebdomadaire papoter avec les mamies de New York). Je n'étais pas plus excitée que cela... Je me suis lancée vendredi soir, et je vais vous dire une chose: heureusement qu'une fois de plus, le boulot de Chris* m'a faite veuve pour le week-end, car je n'ai pas laché le livre depuis (sauf pour manger et pour regarder Shaun of the Dead, parce que quand même).

L'histoire est celle de Jason Tailor, l'année de ses treize ans, dans l'Angleterre glauquissime (Tchatcher, guerre des Falklands, début de récession, le rêve...) de 1982. Jason est tellement moi (à part qu'il évolue bien plus rapidement que je ne l'ai fait) que j'imagine qu'il est un peu tout le monde. Ses parents sont en guerre, sa soeur est une peste, l'école est une série de pièges qu'il ne comprend pas entièrement, et pour couronner le tout, il ne semble pas capable de résoudre tous les problèmes du monde à lui tout seul. Là aussi, j'imagine que le sentiment est familier.

C'est tellement bien que j'ai refermé le livre il y a trente minutes, et que je me suis précipitée pour écrire ici. Que ça m'a fait pleurnicher. Que j'ai envie d'écrire une nouvelle ou deux. Que je vais reprendre le livre dès ce soir pour le disséquer d'un peu plus près. La prose est originale, la structure parfois audacieuse (c'est chronologique, mais il y a des blancs), mais tellement maîtrisée que ça ne se remarque pas au détriment de l'histoire. Pardon, que cela sert l'histoire, lui donnant ce sentiment de réalisme des souvenirs qui tentent d'être honnêtes. Et puis c'est impitoyable, amer, ironique, enthousiaste, avec des éclairs de soulagement et de plaisir dans le "ciel bas et lourd"** d'avoir treize ans et de n'être que partiellement un crétin enhormoné.

Bref, chaudement recommandé.


* qui travaille pour Crispy Gamer, pour ceux que le titre de cette note avait emperplexifiés.
** madame X, qui était ma prof de français en 1ère: toutes mes excuses pour vous avoir intérieurement maudite de nous faire apprendre par coeur des poèmes de ce prétentieux de Beaudelaire. Celui-ci s'est incrusté, et nous avons même fini par devenir copains. Comme quoi.

Commentaires

Faire une pause d'un bouquin pour regarder Shaun of the dead, c'est la meilleure des choses à faire! :]

Ecrit par : yaume | 19.02.2008

Je suppose qu'un commentaire à base de "mais c'est si loing tout ça" serait malvenu.
Ou quoi ?
Tonton, insigne du destin

Ecrit par : Tonton5 | 25.02.2008

Un signe de toi est toujours bienvenu, même loin de notre bon vieux Montparnasse! (charlotte d., bélier ascendant Caliméro)
- - -
yaume, ben oui, quand même, il faut des activités de couple, pour rester en communion amoureuse et spirituelle romantique. C'est écrit dans Marie-Claire ET dans Biba!

Ecrit par : charlotte | 26.02.2008

waouw ils ont marie claire et biba dans ton lointain pays?! : ]

Ecrit par : yaume | 26.02.2008

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